Président des Semaines sociales de France

Quel futur pour la démocratie en Ukraine ?

Permettez moi d’abord de vous dire combien je suis ému et honoré de votre invitation à prendre la parole, au nom des Semaine sociales de France, à l’aube de cette rencontre consacrée au futur de la démocratie dans votre pays.

Qui suis je en effet pour me prononcer sur un sujet aussi délicat, moi qui foule aujourd’hui pour la première fois le sol de votre pays, moi qui vient d’une nation réputée pour une certaine indifférence aux aspirations démocratiques des peuples qui l’entourent, au sud et à l’est, tant elle est surtout préoccupée d’elle même, tant elle semble parfois assurée de constituer un exemple si parfait de la démocratie qu’il suffirait de s’en inspirer pour la vivre ?

Si j’ose cependant surmonter mon ignorance et ma qualité d’étranger aux fortes réalités ukrainiennes, c’’est d’abord à cause de la fraternité qui réunit nos initiatives, en France et à Lviv. Je suis un admirateur de la démarche entreprise avec régularité et rigueur par l’Université catholique ukrainienne de Lviv. C’est aussi en me souvenait de l’apport qu’un de vos animateurs, Antoine Arjakovsky a réalisé lors de la tenue des rencontres des semaines sociales de France qui s’était tenue à Lyon en 2008. Je n’oublierai pas combien Antoine avait alors touché notre auditoire en lui faisant découvrir toute la richesse d’une approche œcuménique, nourrie de la tradition chrétienne orthodoxe pour la vitalité des sociétés européennes dans leur ensemble.

Réfléchir au futur de la démocratie en Ukraine, c’est donc aussi réfléchir au futur de la démocratie en Europe.

 

Il ya cependant au moins trois façons d’envisager la question que vous vous posez :

  1. Quels progrès la démocratie en Ukraine devrait-elle encore accomplir, notamment sur le terrain de l’état de droit ? D’un point de vue des critères qui sont celui auquel s’intéresse généralement l’Union européenne lorsqu’elle travaille sur l’adhésion d’un nouvel Etat, la liberté d’expression, le pluralisme des partis, la liberté d’opinion sont des conditions majeures de la démocratie. Mais elles ne suffisent pas. Il leur faut adjoindre la mise à distance des corporatismes économiques, l’intégrité de l’Etat et de ses administrations qui sont indispensables à l’essor effectif des libertés économiques et des droits sociaux.
  2. On peut aussi interroger le futur de la démocratie en Ukraine sous un angle organique et qu’affectionnent les juristes et les historiens. Tenant compte du passé historique de l’Ukraine, des traditions culturelles et religieuse qui l’imprègne, de sa morphologie géographique qui comporte à l’évidence deux ensembles de peuples distincts y compris par la langue, on peut utilement réfléchir aux formes particulières d’une constitution qui serait la mieux adaptée pour corresponde au besoin de diversité et de reconnaissance mutuelle des peuples qui composent l’Ukraine d’aujourd’hui.
  3. Cependant l’angle sous lequel je voudrais concentrer ma contribution, afin de rende compte du travail qui s’accomplit au sein des Semaines sociales de France est encore différent. Il s’agit pour moi de mieux identifier les facteurs humains et sociaux, en particulier les forces d’ordre éthique ou spirituel qui joueront un rôle, peut être décisif , dans la poursuite du processus démocratique en Ukraine. Il va sans dire que je veux d’abord saluer ce processus, quelles que soient les inquiétudes ou les doutes qui ont pu nous saisir au vu de difficultés rencontrées.

 

Ukrainiens et Polonais, Autrichiens et Hongrois, Français et Allemands, nous sommes tous les héritiers d’une longue genèse de la démocratie ayant connu ses heurs et ses malheurs en Europe. Tous nous avons été à des degrés divers, favorisés par l’avènement des aspirations démocratiques de liberté et d’égalité, ou au contraire défavorisés, plongés dans la nuit de l’oppression. J’évoque ce passé commun de l’expérience de la démocratie ou de son absence, pour dire que la démocratie n’a jamais été aussi bien pensée que lorsqu’elle faisait défaut. Le Siècle des lumières et celui de l’Aufklärung étaient des moments de très grande injustice et d’oppression. De même durant les années 70, alors que les pays soumis à la dictature communiste y paraissaient enfoncés de manière définitive, une réflexion extraordinairement vivante et moderne y trouvait sa place , à l’initiative d’intellectuels , de gens de théâtre et de religieux. Ils portaient avec eux, malgré les menaces et les oppressions de toutes sortes, la révolution des droits de l’homme qui deviendra plus tard le signal de rassemblement de tous les mouvements démocratiques dans le monde.

Pour identifier les facteurs humains et culturels qui vont influencer le futur de la démocratie en Ukraine, je propose donc de nous référer aux enseignements fondamentaux qui nous viennent de quelques grandes personnalités de la culture, y compris religieuse qui eurent le courage et l’audace de comprendre pourquoi la démocratie avait pu basculer entre les deux guerres mondiaux en Euripe dans le néant. J’évoquerai trés brièvement Anna Arendt, Tadeusz Mazowiecki. Et de ce dernier je viendrai à Paul Valadier qui s’exprimait aux Semaines sociales de France. Leurs leçons nous sont utiles car ce sont exactement les mêmes forces qui sont capables de survivre aux pires oppressions, en l’absence de démocratie et qui sont aussi nécessaires, en situation de démocratie, d’empêcher que celle ci ne s‘affadisse ou ne s’enlise.

Amis Ukrainiens qui m’écoutez, je suis sûr que vous trouverez dans l’évocation fugitive de ces géants de la pensée démocratique matière à être vous mêmes inspirés, bien au-delà de ce que je pourrais moi même imaginer.

Anna Arendt d’abord. Pour elle la liberté n’est jamais reçue définitivement en héritage. Elle doit être à chaque génération réinventée, recréée en quelque sorte. La question de sa transmission est donc cruciale. Selon elle chaque génération doit avoir le courage de se tenir face à la suivante en assumant ses réalisations et ses échecs. A défaut de reconnaître ses erreurs ou ses échecs, une génération condamne la suivante à dénoncer les boucs émissaires ancestraux. Les bous émissaires sont, on le sait des ennemis jurés de la démocratie puisqu’ils dispensent de lutter contre les cause de violence et d’arbitraire que nous portons en nous.

 

Tadeusz Mazowiecki, ancien premier ministre de Pologne, en visite récemment en Ukraine a écrit, depuis la prison où il était tenu captif, des méditations essentielles pour la durabilité de la démocratie. Là où elle est établie par des institutions, celles-ci peuvent être tentées d’abuser du besoin de sécurité et d’autorité qu’éprouvent les simples citoyens, particulièrement dans les moments d’incertitude face à l’avenir. Il dénonçait donc ce besoin d’ordre et d’autorité qui hantait es démocraties de l’entre deux guerres, notamment en Allemagne, parce qu’il prépare l’avènement, en toute légalité démocratique, de pouvoirs dont le projet est au contraire totalitaire, soucieux d’effacer toute volonté subjective, toute manifestation d’autonomie de la part des citoyens. Nous voyons aujourd’hui, particulièrement dans les démocraties occidentales, combien la hantise de la sécurité, face aux vulnérabilités et aux incertitudes infligées par la crise, peut encourager le retour des partis politiques extrémistes ou populistes.

Mais qu’est ce qui peut faire échec, dans le cœur même des citoyens à ces cercles vicieux du ressentiment contre des boucs émissaires, ou de l’aspiration à une autorité qui finalement nous prive de l’exercice des libertés, à l’avènement d’une société juste à laquelle nous aspirons ?

On songe alors à l’épître de Saint Jacques lu dans nos Eglises dimanche dernier. « D’où viennet les guerres, d’où viennet les conflits entre vous ? N’est ce pas justement de tous ces instincts qui mènent leur combat en vous-mêmes ?. .. Au contraire, la sagesse de Dieu est d’abord droiture et en suite elle est paix, tolérance, compréhension. Elle est pleine de miséricorde et féconde en bienfaits, sans partialité ni hypocrisie. C’est dans la paix qu’est semée la justice, qui donne son fruit aux artisans de paix. »

Sant Jacques exprime à sa façon une expérience fondamentale accomplie par la démocratie depuis qu’elle a été mise en place. Cette expérience est fondamentalement pessimiste. Alors que Jean Jacques Rousseau espérait que la pratique de la démocratie et de ses institutions allaient rendre les citoyens vertueux , les civiliser en quelque sorte, le premier des observateurs du fonctionnement réel de la démocratie , Alexis de Tocqueville, observe au contraire que ce qui peut empêcher les démocraties de sombrer dans la médiocrité et l’abus des pouvoirs, c’est la conscience éthique des citoyens eux mêmes qui garantit , à long terme le respect, la justice et la justesse des institutions . Pas de démocratie sans citoyens vertueux décidés à vivre l’esprit des lois, au-delà de l’application formelle des lois elles mêmes.

La démocratie n’est donc pas un processus auto entretenu qui se conforterait de lui même. C’est au contraire un processus fragile, qui ne va pas de soi et repose en définitive sur le courage et la conviction éthique ou vertueuse des citoyens. Le Jésuite Paul Valadier, intervenant lors d’une session récente des SSF consacrée à l’avenir de la démocratie confirmait combien les progrès et même le maintien de la démocratie résultent d’un arrachement aux tendances spontanées d’évolution de nos sociétés. En même temps il insistait sur la proximité profonde entre les valeurs démocratiques et celles du christianisme. La conviction de l’égale dignité de tous les citoyens , la possibilité de s’en remettre à des lois et à un Etat pour garantir la justice, la confiance dans une raison commune malgé le pluralisme des convictions religieuses, la volonté de résoudre les divisions inévitables par la voie de la négociation et non par la force : toutes ces dimensions sont à la fois les conditions éthiques du progrès de la démocratie et la conséquence de la mise en œuvre de vertus ou de comportements évangéliques. Ces comportements fondent la liberté des personnes, la séparation, entre pouvoir religieux et temporel et décrivent le chemin par lequel les disciples du Christ suivent son exemple.

 

A ce stade de ma tentative de décrire ces forces d’ordre éthique qui, en Ukraine, auront raison des cercles vicieux des conflits de mémoire, ou de l’attachement excessif à l’ordre et à l’autorité, j’espère avoir assez souligné à quel point la contribution des chrétiens, particulièrement lorsqu’ils se constituent en une communauté œcuménique réconciliée, capable de surmonter se propres divisions, peut devenir un facteur puissant d’évolution des conditions de la démocratie.

Cependant j’aimerais compléter ce message encourageant, mais sans doute abstrait et général, face aux difficultés concrètes que vous ne manquerez pas d’analyser au cours de vos débats. Comment faire reculer les pouvoirs économiques oligarchiques qui déterminent de façon incontrôlée les choix qu’un Parlement devrait pouvoir accomplir en toute légalité ? Comment venir à bout des situations de corruption qui non seulement renouvellent en permanence les inégalités et l’injustice, mais aussi compromettent les chances d’un développement économique et social ? Comment y parvenir si les partis politiques eux mêmes cautionnent ces dérives, y compris lorsque fonctionne le principe de l’alternance ?

Je voudrais sur ce point précis vous transmettre le message que nous ont apporté à Paris, en novembre dernier les jeunes générations. Pour elles, la démocratie ne se joue pas qu’au sein du Parlement et dans le jeu des élections. Elle se pratique de plus en plus dans le développement de réseaux sociaux liés ou non aux nouvelles technologies. C’est ce que l’un d’entre eux (Loïc Blondiaux, Guillaume Légaut) décrivait comme » démocratie sauvage », par opposition à une « démocratie d’élevage ». A la base, et parmi la génération nouvelle se constituent des communautés démocratiques. Elles se définissent moins par l’élaboration de règles et de codes que par des principes d’interaction entre les personnes qui privilégient l’écoute de chacun, le droit de chacun à faire valoir son point de vue, la liberté d’accès aux savoirs communs, la tolérance et le respect de différences. Rien ne vous empêche, chers amis étudiants, professeurs, amis de l’université catholique de LVIV de faire exister ce type de communauté démocratique. Elles sont aussi des communautés qui produisent des savoirs, aident à résoudre des problèmes sociaux et diffusent en définitive cette valeur fondamentale de la démocratie qu’est la fraternité. La future démocratie ukrainienne peut commencer, de cette manière, aujourd’hui